Réfractions, recherches et expressions anarchistes
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André Bernard
Une libellule rouge
Article mis en ligne le 23 juin 2009
dernière modification le 8 août 2010

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« Il faut que cette société soit changée de fond en comble. Elle ne se changera pas dans le sang. Elle changera du jour où la justice, qui n’était qu’endormie, s’éveillera au grand effroi de ses fossoyeurs et plus que jamais rayonnante s’assiéra sur son tombeau. »

André Breton,

« Pour un « dégagement » des intellectuels »
in le Monde-le Siècle, 7 mai 1999.

« La fin justifie les moyens », dit l’adage. Pour nous, libertaires, de quelle fin s’agit-il ? De la société anarchiste, bien sûr ! D’une société sans domination ni exploitation, sans obligation ni sanction [1]. Chacun projettera sa chimère personnelle, sa société future rêvée, chacun puisera dans les expériences historiques quand l’utopie fut atteinte au plus près, lors de la Commune de Paris quand le peuple décida d’élire directement ses mandants, au début de la Révolution russe lors de la naissance des « vrais soviets », ou en Ukraine, avec Makhno, quand l’administration des villages ou la résistance armée s’autogéraient, ou lors de la Révolution espagnole de 1936 quand l’argent fut brûlé dans quelques villages [2]Il n’est pas question de nier l’évidence, les « faits », ni la dynamique de l’Histoire : tout désordre, tout ce qui déstructure un monde trop figé permet la naissance d’un « autre ordre des choses ». Seulement, nous voulons pouvoir réfléchir à d’autres démarches, et aussi pouvoir imaginer et expérimenter d’autres possibles sans que pour autant le massacre de l’ennemi soit un passage obligé.


Violence et révolution

Il n’est pas toujours facile de définir ce que nous entendons par « violence », et de différencier un acte violent d’un autre qui ne le serait pas, ou qui serait non violent, même si, de prime abord, ce constat peut sembler aller de soi.

Pour faire avancer notre réflexion, nous avions prévu de consacrer une partie de ce numéro de Réfractions à définir la notion de violence. Cette tâche n’a pu être accomplie. La recherche a pourtant été conduite, bon gré, mal gré, par les approches successives des divers participants, sans pour autant épuiser le sujet.

Quand on parle de violence, s’agit-il de la force employée pour imposer la domination (la notion de force étant souvent confondue avec celle de violence) ou pour se libérer de cette domination ? S’agit-il de la fureur déployée dans l’un ou l’autre cas ?

Il y a quelques années déjà, au sein du groupe Anarchisme et Non-Violence, nous avions tenté de réfléchir sans à priori à la notion de violence, conscients que sous ce terme nous pouvions trouver des acceptions contradictoires ou tout simplement des propos farfelus, et que ce terme trop chargé était piégé. Nous avons cru bon de dire qu’il était insuffisant de nommer violence le simple fait de tuer un être humain, et qu’il fallait y associer la notion plus générale de destruction – qu’il s’agisse de destruction matérielle, de destruction physique d’êtres vivants, de destruction psychique, etc. – puis de réfléchir sur le droit de détruire. étant entendu que l’on pouvait accepter certaines destructions et en rejeter d’autres, tout n’étant pas permis.

Ainsi, la grève active, le boycott, le sabotage, l’invasion de lieux publics en force, mais sans violence contre les personnes, n’étaient pas moyens à négliger, mais au contraire à encourager.

La violence peut être ouverte, apparente ou cachée. Ainsi la délinquance économique et financière des nantis doit être qualifiée de violence faite aux exploités. à quelque théorisation qu’elle puisse donner lieu, la lutte des classes est d’abord un fait, et toujours actuel.

L’idée essentielle resta de ne pas opposer violence et non-violence, mais de dire qu’il y avait une gradation accompagnant une échelle des valeurs qu’il s’agissait d’apprécier échelon après échelon : la non-violence n’étant pas l’antithèse de la violence et qu’il fallait sortir de cette dialectique par trop sommaire. Aussi avons-nous persisté à penser que se poser le problème de la violence n’était pas un faux problème et qu’il n’était pas si stupide de continuer à rechercher une cohérence, de traquer la contradiction entre le futur idéalisé et les moyens de l’atteindre.

Mettre en avant cette « objection de conscience globale » pouvait, et peut encore, nous être reproché comme un excès de sensibilité, comme un moralisme puéril, un refus d’accepter le monde tel qu’il est : nous serions restés, en somme, des ringards...

Il ne s’agissait pas pour autant de systématiser l’idée de non-violence, d’en faire un dogme, de devenir des intégristes d’une panacée sociale, il s’agissait de parier sur la non-fermeture de l’Histoire, de réinventer l’idée de révolution.

« Le projet révolutionnaire, de nos jours, comparaît en accusé devant l’histoire : on lui reproche d’avoir échoué, d’avoir apporté une aliénation nouvelle. Ceci revient à constater que la société dominante a su se défendre, à tous les niveaux de la réalité, beaucoup mieux que dans les prévisions des révolutionnaires. Non qu’elle est devenue plus acceptable. La révolution est à réinventer, voilà tout. » [3]

La violence est première, primordiale. Il est de fait que le monde qui nous est donné est un monde violent, naturellement violent, où les êtres se dévorent entre eux pour survivre, procréer et mourir. Dévoration qui se fait selon une hiérarchie dans la prédation où l’homme parade en haut de l’échelle des espèces sans être assuré pour autant de ne pas être détruit par un virus inconnu.

Il y a ainsi une violence originelle, biologique, qui a sa source dans le fait que nous sommes des animaux, humains certes, mais animaux quand même. Il y a également une violence du droit étatique qui sacralise la propriété. Et c’est imprégné du plus profond pessimisme qu’il nous faut envisager l’évolution des sociétés. Autrement dit : avoir une conscience acérée que le monde ne se transformera pas facilement. L’optimiste, tout au contraire, quand il se rend compte des difficultés du chemin à parcourir,« au lieu d’expliquer la marche des choses par les nécessités historiques [...] est tenté de faire disparaître les gens dont la mauvaise volonté lui semble dangereuse pour le bonheur de tous. Pendant la Terreur, les hommes qui versèrent le plus de sang furent ceux qui avaient le plus vif désir de faire jouir leurs semblables de l’âge d’or qu’ils avaient rêvé, et qui avaient le plus de sympathies pour les misères humaines : optimistes, idéalistes et sensibles, ils se montraient d’autant plus inexorables qu’ils avaient une plus grande soif du bonheur universel. » [4]

La non-violence intraspécifique

Dans l’Entraide, Kropotkine a développé une vision plus nuancée de ce monde en décrivant l’aide mutuelle existant à l’intérieur de chaque espèce, donc également à l’intérieur de l’espèce humaine. Description heureuse et datée, mais que les recherches actuelles confirment sur un point important :
« Les recherches en paléontologie ont été longtemps bloquées par l’idée que l’Homme transcende le reste de la création, donc notamment les autres primates. C’est seulement à la fin du xxe siècle qu’elles ont réussi, avec l’aide de disciplines comme la biologie moléculaire et l’éthologie, à dégager entre certains primates des ressemblances non seulement morphologiques, mais aussi génétiques et culturelles, qui suggèrent de classer les hommes avec au moins les chimpanzés dans une même famille, en voyant dans le développement des comportements dits altruistes un effet de la sélection naturelle, sans saut ni rupture. »

 [5]. Ainsi, dans notre volonté de nous dégager de la violence, nous ne faisions que tenter de mettre en pratique et théoriser une tendance de l’évolution humaine, projet qui ne ruine pas pour autant le constat de carnage universel ni ne nous réconcilie avec l’horreur quotidienne d’un monde insupportable si nous voulons le regarder avec sympathie.

L’homme, l’être humain, est porteur d’une violence individuelle et collective naturelle, porteur aussi d’un goût du pouvoir et de la domination (et le milieu libertaire, n’échappe pas à cet atavisme) [6].

Mais l’homme est aussi un être socialisé qui a créé au cours des temps des pratiques de solidarité, d’entraide, transformées en « bons usages » coutumiers, en règles de vie, enfin revendiqués et institutionnalisés comme droit, droit à l’égalité, à la liberté, etc. La violence, naturelle répétons-le, tend alors à être contrôlée ou bannie du milieu social.

Seules la vie collective, la sociabilité, l’éducation canalisent et retiennent cette violence (ce principe se renverse pourtant quand il s’agit du phénomène de la guerre).

Cet état de nature où règne la violence (violence à l’intérieur de l’espèce mais surtout violence contre l’ensemble du règne animal) vaut donc pour l’humanité. Violence corrigée par des dépendances familiales, villageoises, régionales et nationales et, de plus en plus, internationales : c’est le rêve de la paix universelle [7].

L’humain qui se découvre un animal comme un autre, déterminé (donc pas ou peu libre) par de multiples pesanteurs archaïques, se veut pourtant différent de par la conscience qu’il a acquise de sa situation. Ce plus, qui fonde ce qu’il nomme sa liberté, l’a conduit de réflexion en réflexion à n