Détermination contre terreur au Mexique

jeudi 4 décembre 2008
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Cela fait plus d’un an maintenant que le peuple de l’État
d’Oaxaca s’est soulevé contre son gouvernement corrompu et
autocratique, contre la sujétion, la misère, le clientélisme
imposés par le « Parti Révolutionnaire Institutionnel » (PRI). Plusieurs
mois déjà que l’occupation de la capitale, Oaxaca, a pris fin sous les
assauts de la mal nommée « Police Fédérale Préventive ». Et pourtant,
pas plus maintenant que durant la phase la plus violente du conflit, on
n’assiste à un recul de la combativité des rebelles ; aucune des stratégies
mises en place par la terreur d’État n’a réussi à écraser cette lutte,même
si en apparence les pouvoirs habituels se sont réinstallés. Si l’on veut
comprendre l’extraordinaire résistance des peuples d’Oaxaca, que n’ont
fait reculer ni les meurtres, ni les arrestations en masse, ni la violence
aveugle exercée contre tous les habitants, quelle que soit leur
implication dans le mouvement, il faut replacer cette rébellion dans la
longue histoire de l’oppression des peuples américains depuis la
colonisation. Sans remonter aux premiers siècles d’extermination et
d’esclavage, on peut affirmer que la situation actuelle reflète encore,
sous le masque des réformes démocratiques, celle qu’a instaurée la
dictature de Porfirio Diaz, dans laquelle quelques familles se partagent
l’ensemble des terres cultivables et la totalité de l’industrie, tandis que
les indigènes et les métis pauvres y travaillent dans des conditions peu
éloignées du servage. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les
mouvements révolutionnaires sont à la fois ouvriers et paysans,
réclamant la réforme agraire et la fin de l’exploitation capitaliste
industrielle. Les moyens de lutte sont ceux des mouvements ouvriers
dans le monde entier : grèves, manifestations, sabotages ; la propagande
correspond au discours révolutionnaire international, de tendance
marxiste ou anarchiste ; la répression étatique est tout aussi classique,
sauf que, quand il s’agit de révoltes d’indigènes, elle prend une nette coloration raciste et recourt plus
massivement aux massacres et aux
déportations de tribus entières1. Les
années de révolution (1911-1919) se
caractérisent par les victoires du peuple
armé sous la direction de Zapata et de
Villa, et par la trahison du peuple par les
politiciens opportunistes qui prétendaient
le soutenir. La Constitution de
1917 apporte certes des avancées très
importantes, notamment en ce qui
concerne la propriété de la terre, mais
dans les régions des grandes exploitations
agricoles elle reste inappliquée,
détournée par la corruption et par la
collusion de la classe politique avec la
classe possédante.Aujourd’hui, la part de
la population qui profite du système s’est
élargie et comprend toute une classe
moyenne qui espère maintenir son relatif
bien-être économique en se rangeant
aux côtés des partis de droite. Le monde
ouvrier ne bouge pas, d’une part parce
que les syndicats sont presque
totalement inféodés aux partis, d’autre
part parce que le peu d’emplois salariés
disponibles fait accepter n’importe
quelles conditions de travail. L’économie
informelle est le seul moyen de subsistance
d’une partie importante de la
population, qui se trouve de ce fait
atomisée, incapable de s’unir dans une
lutte ou dans un projet commun. Dans
ces conditions, la seule population un
tant soit peu nombreuse qui possède une
conscience collective est la population
indigène vivant encore en communautés,
refoulée le plus souvent dans des régions
très reculées et très ingrates. Le
soulèvement zapatiste de 1994 a révélé
au monde entier le potentiel révolutionnaire
de cette population, dont le
discours et le projet n’ont plus grandchose
à voir avec les mouvements
prolétaires du début du siècle, si ce n’est
l’identification de l’ennemi, à savoir
l’oligarchie politique et économique, et,
plus généralement, le système d’exploitation
capitaliste. Cet ennemi est perçu
comme extérieur à la société indigène et
identifié au colonisateur venant envahir
un territoire et piller ses ressources ; le
modèle de société qui lui est opposé est
celui de la communauté traditionnelle,
dont l’organisation politique et économique
est exactement l’inverse de celuilà
 : propriété commune et travail en
commun ; service gratuit à la communauté ;
relations d’entraide très développées
 ; égalité de statuts ; absence de
pouvoir institué et décisions par assemblées.
Que ce modèle corresponde dans
les grandes lignes à un modèle anarchiste
est une coïncidence, qu’a bien exploitée
Flores Magón pour unifier les luttes
indigène et ouvrière2.

La révolte d’Oaxaca est venue
complexifier le paysage mexicain des
luttes, parce qu’elle a rassemblé des
groupes de nature très différente parmi
lesquels la composante indigène n’a pas
été à l’origine du mouvement. Un rappel
du déroulement des événements peut
montrer comment s’est cristallisée une
multitude à partir d’un groupe limité au
départ, mais il faudra toujours se rappeler
les connivences profondes qui parcourent
souterrainement tout un peuple
opprimé, pour rendre compte des
conditions indispensables à une telle
cristallisation.

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