Angoisse, peurs et liberté

mardi 2 décembre 2008
par  *
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On trouve dans un conte de Grimm l’histoire d’un jeune homme qui s’en va
courir les aventures pour faire l’apprentissage de l’angoisse. […]
Je dirai seulement que cet apprentissage même est une aventure
qu’il nous faut tous subir, si nous ne voulons notre perdition,
faute de n’avoir jamais connu l’angoisse ou en nous y engloutissant.

Kierkegaard, Le concept d’angoisse, chapitre V

Petites fugues en mineur

S. a seize ans. Au moment de l’interview, il est « confié » à l’ASE (Aide
sociale à l’enfance) depuis dix mois environ, pour des raisons qu’il n’est
pas utile de dévoiler ici. Hébergé dans un foyer, il en fugue parfois…

– Il m’a semblé que tes fugues avaient un rapport avec la peur, c’est
pourquoi je souhaiterais en parler avec toi. Tu dis ne pas supporter être
enfermé. Cependant tu ne fugues pas toujours… Peux-tu dire ce qui fait que,
parfois, cet insupportable, tu peux le supporter, et d’autres fois non ?

– À force d’accumuler les choses qui m’arrivent, d’accumuler tout, à
force d’être enfermé et tous les problèmes que j’ai, au bout d’un
moment, ça explose et ça me donne envie de partir.

Est-ce que parfois ce sentiment ce quelque chose d’insupportable a
quelque chose à voir avec la peur ?

– C’est pas que j’ai peur, c’est que j’ai une sorte d’angoisse. Ça me
fait une boule à l’estomac. Peut-être, je respire plus vite. Je me sens
énervé. Si je pouvais, je me défoulerais sur des objets.

Même alors, tu ne fugues pas toujours, des fois parce que ça n’est pas
possible. Est-ce que tu as d’autres moyens de lutter contre la peur ou plutôt,
comme tu le dis, contre l’angoisse ?

– Fumer des joints… fumer des joints et alcool.

Lorsque tu prends la décision de fuguer, qu’est-ce qui s’est passé, en
général, pour que cette décision soit pour toi la seule possible ?

– Y a un peu de tout. Des fois, c’est
parce que j’ai des potes à moi qui sont
dans les parages. Des fois, les éducateurs,
ils me cassent trop les couilles, ils
m’emmerdent, ils arrêtent pas de dire
tout le temps : « S., c’est ta faute, S. c’est
ci, S. c’est ça. » Dès qu’il va se passer un
truc, ça va être directement de ma faute,
alors que c’est pas forcément moi. Quand
je m’en vais, c’est que je suis vraiment à
bout, je suis au bout du rouleau.

Est-ce que, à partir du moment où tu as
pris cette décision, ça change quelque chose
en toi d’un point de vue physique ?

– Je me sens plus libre, je me sens
moins rattaché, moins rattaché au foyer,
moins renfermé. Je me sens mieux.

Est-ce que tu peux imaginer ce qui se
passerait si on t’empêchait par la force de
partir ?

– Eh, je pète un câble ! Je démonte tout
le monde. Je trouverai toujours un moyen
pour partir. Ou alors, je joue le vice, je fais
celui qui veut plus partir, et au bout d’un
moment, je pars. Je suis toujours parti.

Est-ce que tu peux décrire, en gros,
comment tu t’y prends pour préparer ta
fugue ?

– C’est tout à l’improviste. Je prends
aucune précaution, je m’en fous, je trace
ma route. Une fois, ils m’ont rattrapé ;
mais bon, je me suis quand même barré.
C’est pas eux qui vont me faire bien peur.
Je leur ai dit : « Merde, je veux pas
rentrer. » Et du moment que je suis en
dehors du foyer, ils peuvent pas…

Et comment tu te sens en partant, en
quittant le pavillon, en traversant le parc ?
Des fois, tu as dit te sentir traqué.

– Ah, je me sens déjà mieux ! C’est pas
que je me sens traqué, mais voilà, des fois
on a l’impression d’être suivi, alors qu’on
n’est pas suivi. Et puis on entend des
bruits bizarres, des renards, des
écureuils…

Est-ce que, à ton avis, la peur que tu
ressens dans ces moments-là est différente de
celle que tu ressentais avant de partir ?

– C’est tout à fait différent d’avant de
partir. Quand je suis au foyer, je suis
renfermé sur moi-même, alors que
quand je suis dehors, c’est pas pareil. Je
suis renfermé, mais je sais que je peux
compter que sur moi, je me sens mieux.
Je me sens plus libre de faire ce que je
veux, alors qu’au foyer, on a tout le temps
les éducateurs derrière nous, ça nous fait
chier quand même. Quand je suis
dehors, je sais que je peux compter que
sur moi-même, que s’il m’arrive un coup
de truc, je sais comment faire pour m’en
sortir et tout ; donc, c’est bon. J’affronte
surtout la réalité en face. J’ai l’impression
d’être livré à moi-même, alors qu’il n’y a
pas tout plein de monde qui sont là pour
me dire ce que je dois faire et tout, alors
que j’ai seize ans et je suis assez grand
pour savoir ce que je veux faire.

Tu arrives au pied de la clôture à
franchir. Est-ce que tu as un moment
d’hésitation, ou non ?

– J’hésite plus du tout, je saute direct.
Je pense à ce que je vais faire au dehors.

Et pendant la fugue proprement dite ?

– Un peu des CRS, de la BAC [Brigade
anti-criminalité] ; c’est pas eux qui me
font plus peur… j’ai tellement passé de
trucs quand j’étais petit.

Et au retour ?

– J’ai un peu peur de ce que vont me
dire mes éducateurs. Je me demande ce
qu’ils vont me dire, ce qu’ils vont me
faire.

Et comment est-ce que tu réagis, par
exemple si on t’engueule ?

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