On vit une époque formidable, c’est-à-dire une époque « à craindre et à redouter », celle du grand bond en arrière, de la vague néolibérale aux relents de XIXe siècle, celle de la loi du plus fort, de la compétition à mort et de l’individualisme de la pire espèce.
Les patrons en libre rivalité mettent les salariés en concurrence obligée, l’État casse les usages de solidarité ouvrière au gourdin policier, et l’anesthésie télévisuelle déstructure les liens humains. L’idéologie dominante atomise femmes et hommes dans les usines, les ateliers et les bureaux. Dans la rue, c’est la méfiance sous l’œil des caméras de surveillance.
Aujourd’hui, l’entraide devient un délit : accueillir un sans-papiers est passible de prison, et la gauche institutionnelle contaminée a oublié d’inclure le socialisme dans son programme.
Dites à haute voix que l’homme est naturellement égoïste, on vous prendra au pire pour un économiste ; dites que l’homme tend naturellement à l’entraide, on vous prendra pour un naïf.
Ce sombre tableau ne serait-il qu’un trompe-l’œil ? Car l’entraide est toujours là, partout, mais occultée. L’utopie mortifère des dominants n’est pas encore parvenue à détruire la spontanéité naturelle des relations solidaires qui rejaillissent sans fin, en tous lieux, en tous temps. En période de crise, c’est-à-dire de nécessité, les initiatives de solidarité se multiplient : on résiste, on survit quand même, et dans la joie. On redécouvre le troc, le don, la réciprocité, les coups de main, les groupements d’achat, les logiciels libres, les jeux coopératifs, l’économie solidaire, etc., c’est-à-dire l’entraide, celle qui fait si peur au pouvoir parce qu’elle est imprévisible, invisible, omniprésente et puissante.